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La face sombre de l’accord du Mercosur : les engrais les plus polluants arriveront-ils en Europe ?

L'accord UE-Mercosur entre dans la phase décisive, mais derrière le oui politique de l'Italie se cache un risque environnemental important : certains engrais particulièrement polluants pourraient arriver en Europe

Après 25 ans de négociations, de reports et de vetos croisés, l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur est entré dans sa phase décisive. Le 9 janvier, le Coreper, le comité des représentants permanents des 27 Etats membres, a donné son feu vert politique à l'accord. Ce qui a également fait la différence, c'est le changement de position de l'Italie, qui s'est rangée du côté des pays favorables, permettant ainsi d'obtenir la majorité qualifiée nécessaire.

Feu vert au libre-échange UE-Mercosur : l'accord controversé passe, les tracteurs descendent dans la rue

Un passage qui est tout sauf neutre. Si d'un côté l'accord est présenté comme une opportunité économique, de l'autre il soulève de nouvelles et sérieuses préoccupations environnementales, notamment en ce qui concerne l'importation d'engrais produits selon des normes environnementales inférieures à celles de l'Europe.

Mais prenons un peu de recul et essayons de comprendre ce qu'est le Mercosur et pourquoi l'UE le considère comme stratégique.

Qu'est-ce que le Mercosur

Le Mercosur (Mercado Común del Sur) est né en 1991 avec le Traité d'Asunción et rassemble l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay dans le but de promouvoir l'intégration économique régionale. Le projet envisage la création d'une union douanière, avec des tarifs extérieurs communs, et vise à terme la construction d'un véritable marché commun sur le modèle européen, basé sur la libre circulation des marchandises.

Au fil des années, le Mercosur est devenu l’un des principaux blocs économiques d’Amérique latine, représentant une zone riche en matières premières, en ressources énergétiques et en production agricole stratégique, ainsi qu’un marché en expansion pour les biens et services industriels.

L'accord avec l'Union européenne, conclu politiquement en décembre 2024 après plus de deux décennies de négociations, vise à renforcer davantage ces liens, en créant l'une des plus grandes zones de libre-échange au monde, avec plus de 700 millions de personnes impliquées.

Le texte prévoit la suppression progressive des droits de douane sur 91% des échanges commerciaux entre les deux blocs, marquant une étape clé dans les relations économiques entre l'Europe et l'Amérique latine.

La question des engrais

Pour l'industrie européenne, l'accord représente un accord : moins de droits de douane sur les voitures, les machines, les produits chimiques et pharmaceutiques, actuellement grevés de droits de douane qui dépassent dans certains cas les 30 %. Selon la Commission européenne, les économies globales de droits s'élèveraient à environ 4 milliards d'euros par an.

Même pour l'Italie, dont les échanges commerciaux avec le Mercosur s'élèvent à environ 14 milliards d'euros, l'accord est présenté comme une opportunité de croissance. Mais le centre de gravité du débat se déplace rapidement lorsque l’on aborde le domaine de l’agriculture et de l’environnement.

Le secteur agricole a toujours été le point le plus controversé du Mercosur. Outre des quotas supplémentaires pour la viande, la volaille, le sucre et l'éthanol, l'accord a rouvert une question moins discutée mais centrale : l'importation d'engrais.

Les pays du Mercosur sont de grands producteurs et exportateurs d’engrais azotés et chimiques, souvent fabriqués selon des processus très gourmands en énergie, avec des émissions de CO₂ élevées, et des règles et contrôles environnementaux moins stricts que dans l’UE. Cela permet de baisser les prix, mais au détriment de l’impact environnemental.

Pour éviter une concurrence déloyale, l’Union européenne a introduit le Cbam (Carbon Border Adjustment Mechanism), le mécanisme qui taxe les importations à forte empreinte carbone. Les engrais font partie des secteurs les plus sensibles.

Et c’est là qu’intervient le changement de position de l’Italie. Pour soutenir l'accord du Mercosur, le gouvernement a appelé à des atténuations, des reports ou des réductions de l'impact du Cbam sur les engrais, arguant de la nécessité de protéger les agriculteurs européens de la hausse des coûts.

Le résultat potentiel est un paradoxe : des engrais produits de manière plus polluante pourraient entrer sur le marché européen avec moins d’obstacles, tandis que les producteurs européens continuent de supporter des coûts élevés pour respecter des normes environnementales plus strictes.

Selon les ONG et associations environnementales, ce choix risque d'affaiblir la crédibilité des politiques climatiques européennes, de déplacer la pollution hors des frontières de l'UE sans réellement la réduire et d'encourager un modèle agricole plus dépendant des intrants chimiques.

En d’autres termes, il existe un risque d’externalisation de l’impact environnemental, en important des produits que l’Europe décourage ou réglemente en interne.

Les protestations du monde agricole

Il n’est pas surprenant que les protestations du monde agricole ne se soient pas arrêtées. Dans plusieurs pays, les tracteurs sont revenus dans la rue contre un accord perçu comme déséquilibré, incapable de garantir des prix justes, une réelle protection de l'environnement et une concurrence loyale.

La Commission européenne promet des garanties, des fonds précoces pour la PAC et des contrôles plus stricts. Mais pour de nombreux agriculteurs et écologistes, le problème reste structurel : on ne peut pas parler de transition écologique si le libre-échange récompense une production plus polluante.

Sources : AP News / Reuters

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