Une substance phytosanitaire interdite depuis des années en Europe en raison de sa toxicité revient dans les kiwis italiens
Le Ministère de la Santé a donné son feu vert temporaire à l'utilisation de Dormex pour les kiwis dans 5 régions italiennes. C'est une substance interdite en Europe à partir de 2022 en raison de sa forte toxicité
Il existe une substance chimique qui n’aurait plus dû entrer dans les champs italiens. Pourtant Dormex – dont le principe actif, l’hydrogène cyanamide, a été interdit dans l’Union européenne en 2022 – vient de recevoir une autorisation d’exemption temporaire du ministère italien de la Santé. L'utilisation est autorisée dans les cultures de kiwis dans cinq régions du sud : Latium, Campanie, Basilicate, Calabre et Pouilles.
Derrière cette décision se croisent trois fils difficiles à séparer : le changement climatique, la compétitivité du marché agricole et les préoccupations pour la santé de ceux qui travaillent la terre et de ceux qui consomment ensuite ces fruits.
Qu'est-ce que Dormex et dans quel cas est-il utilisé
Dormex est un phytostimulant dont le principe actif est l'hydrogène cyanamide. Son action consiste à « convaincre » la plante de sortir de la dormance hivernale, c'est-à-dire de cet état d'hibernation qui se termine normalement après un nombre suffisant d'heures de froid. Il est utilisé sur les kiwis, les cerises, les vignes et les pommiers, des cultures qui nécessitent des températures basses et prolongées pour germer et porter leurs fruits uniformément.
Le problème est que les hivers changent. Les saisons de plus en plus douces réduisent ce que l'on appelle les « heures froides », ces heures en dessous de 7°C auxquelles les plantes s'attendent biologiquement. Lorsque ces heures sont insuffisantes, la croissance végétative devient irrégulière : les plantes peinent à germer, la production chute et la qualité baisse.
Dormex, pulvérisé sur le feuillage des plantes, agit alors comme un « interrupteur chimique » qui remplace le stimulus naturel du froid. Normalement, les bourgeons de kiwi restent en hibernation jusqu'à ce qu'ils aient accumulé un nombre suffisant d'heures froides, mais les années douces, ce signal peut être insuffisant. Dormex fait croire à la plante que l'hiver est déjà terminé, anticipant ainsi la croissance végétative et la floraison.
Parce que c'était interdit
L’Union européenne avait déjà exclu Dormex de la liste des substances actives autorisées en 2008, avec une interdiction ensuite consolidée au niveau réglementaire en 2022. Pourquoi ? L’hydrogène cyanamide est classé comme cancérigène présumé et possible perturbateur endocrinien. Des études internationales l'associent à des dommages potentiels à la fertilité et au développement du fœtus. En cas d'exposition prolongée ou répétée, cela peut provoquer des dommages aux organes.
Il est cependant important de faire une distinction importante : les risques les plus élevés concernent ceux qui travaillent en contact direct avec la substance – les agriculteurs et les saisonniers – et pas nécessairement ceux qui consomment des kiwis à la maison. La molécule se dégrade dans le temps et, si elle est appliquée dans le respect des temps d'attente prévus, les résidus sur le produit fini doivent être limités. « Devrait » est cependant un mot lourd, surtout lorsqu'il s'agit d'exemptions et de contrôles sur le terrain qui ne sont pas toujours garantis de manière uniforme.
La substance est également considérée comme dangereuse pour l'environnement, avec de possibles effets toxiques sur les organismes aquatiques et les insectes utiles, ainsi qu'un impact sur la microflore du sol dans les phases qui suivent immédiatement le traitement.
La pression de la concurrence grecque
L’un des arguments qui ont poussé les organisations de producteurs à demander une exemption – et le ministère à l’accepter – est la compétitivité avec la Grèce. Le principal concurrent italien dans la production de kiwi utilise Dormex à titre exceptionnel depuis au moins 2021. Cela profite aux producteurs grecs non seulement en termes de rendement, mais aussi en termes de timing, Dormex accélère la croissance végétative et permet des récoltes plus précoces, avec la possibilité d'arriver plus tôt sur le marché et d'obtenir des prix plus élevés pour les premiers fruits.
Italia Ortofrutta, le syndicat qui représente environ 40% de la production nationale de fruits et légumes, a accueilli la nouvelle avec satisfaction, soulignant combien l'exemption était nécessaire pour rééquilibrer les conditions de concurrence. Le raisonnement est compréhensible sur le plan économique : si votre principal concurrent utilise un outil que vous ne pouvez pas utiliser, vous êtes désavantagé. Mais ce mécanisme risque de déclencher un nivellement par le bas en matière de protection de la santé, où chaque pays prend du recul en s’attendant à ce que l’autre fasse de même.
Le marché noir
Il y a un détail qui rend l'histoire encore plus compliquée : selon certaines enquêtes judiciaires et douanières, Dormex circulait déjà illégalement en Italie. Le cas le plus frappant est celui de la saisie de 40 tonnes de produit dans le port de Bari, une opération qui a mis en évidence combien l'interdiction n'était pas suffisamment dissuasive. Face à une demande réelle du secteur, la contrebande a trouvé sa place.
L'exemption, dans ce sens, pourrait également être interprétée comme une tentative de rendre publique l'utilisation du produit, en le rendant traçable, contrôlable et soumis aux règles relatives aux délais d'application et de retrait. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une substance interdite au niveau européen, et qu’autoriser son utilisation à titre exceptionnel envoie un signal ambigu au secteur.
Toutefois, l'autorisation est de nature temporaire : il s'agit d'une mesure d'urgence accordée pour la saison en cours et non d'une révision structurelle de la législation. Le ministère de la Santé pourra évaluer le renouvellement ou non à la lumière des données recueillies sur le terrain. L'espoir de nombreux experts est qu'entre-temps des ressources seront investies dans la recherche d'alternatives moins toxiques : d'autres régulateurs de croissance des plantes, des techniques agronomiques adaptées aux nouveaux climats, des variétés plus résistantes aux saisons douces.
Source : Ministère de la Santé
