Voici le mésoplodon de Nishiwaki, le très rare cétacé « à dents de ginkgo » aperçu vivant pour la première fois
Le mésoplodon de Nishiwaki repéré vivant pour la première fois : la découverte historique du rarissime cétacé « à dents de ginkgo » change la recherche sur les baleines à bec
Parfois, la nature décide de nous surprendre au moment même où nous la considérons déjà cartographiée, étudiée, traduite en chiffres et en graphiques. Et au lieu de cela, au large des côtes de Basse-Californie, au Mexique, un groupe international de chercheurs a immortalisé quelque chose qui semblait inaccessible pendant des décennies : des spécimens vivants du mésoplodon de Nishiwaki, une baleine à bec très rare, connue jusqu'à présent seulement à partir de quelques cadavres échoués.
Ces animaux, qui dépassent les cinq mètres de long, n'avaient jamais été observés vivants en pleine mer. Ce sont des créatures qui émergent à la surface un instant seulement, puis disparaissent à nouveau dans le bleu le plus profond, comme si l'océan les gardait jalousement. Ce sont des baleines à bec, une famille déjà entourée de mystère : des cétacés plongeurs profonds, timides, presque allergiques à la présence humaine.
Leur nom anglais, baleine à bec à dents de ginkgodérive d'un détail physique unique : une dent saillante qui ressemble à la feuille du ginkgo biloba, une curiosité évolutive qui a toujours fasciné la communauté scientifique.
Le signal BW43 et le tournant après des années de tentatives
L'équipe qui a créé ce petit miracle scientifique était composée de biologistes du Naval Information Warfare Center (États-Unis), du Marine Mammal Institute de l'Université d'État de l'Oregon et de chercheurs mexicains appartenant au CONANP, à l'Université de Baja California Sur et à d'autres projets locaux.
Leur histoire commence en 2020, lorsque des hydrophones ont enregistré un son inimitable : un signal d'écholocation appelé BW43, attribué depuis des années à une espèce jamais vue vivante, le mésoplodon de Perrin. Ce son devient une piste, un indice à suivre. Mais chaque expédition se termine sans résultat, la mer restant silencieuse.
Puis, en 2024, tout change. Le navire de recherche Pacific Storm, équipé d'instruments acoustiques avancés, intercepte à nouveau BW43. Les scientifiques suivent le son comme un mince fil qui traverse l'eau et finissent par le trouver : un groupe de baleines à bec à la surface. Une présence fragile, presque irréelle.
Le temps de prendre des photos, de prélever de minuscules fragments de peau à l'aide d'une arbalète spéciale, et la confirmation vient des analyses : ce n'est pas le mésoplodon de Perrin. Il s'agit bien de lui, le mésoplodon de Nishiwaki, le fantôme du Pacifique que jusqu'à présent personne n'avait jamais vu vivant.
Parmi les individus identifiés figurent : un mâle adulte présentant de profondes cicatrices probablement dues à des morsures de requin, une femelle adulte accompagnée de son petit et de quelques jeunes spécimens. La couleur est foncée, avec une tête plus claire que le dos et des taches particulières autour des yeux qui les encadrent comme un maquillage naturel.
Les voir vivants permet enfin de distinguer les traits fondamentaux de l’espèce, évitant ainsi les erreurs d’identification qui déroutent les chercheurs depuis des décennies. Désormais, ces formes, ces couleurs, ces cicatrices ne sont plus de simples descriptions sur papier : ce sont des témoignages réels et vivants.
Les baleines à bec, seigneurs des abysses que personne ne connaît
Comme l'explique le naturaliste Luca Bittau de Sardaigne SeaMe, les baleines à bec ne laissent pas beaucoup d'indices. Ils font partie des mammifères marins les moins étudiés au monde, car ils vivent loin de la surface, plongent plus profondément que les cachalots et réagissent au bruit des bateaux en disparaissant sans laisser de sillage.
En Méditerranée, par exemple, on sait très peu de choses sur leur répartition saisonnière. Il n'y a que quelques points d'observation continus, comme le canyon Caprera, où Bittau a documenté deux observations du mésoplodon de Sowerby, une espèce très rare ici aussi.
L'histoire des baleines à bec est toujours la même : peu d'observations, d'énormes difficultés techniques, des populations inconnues, des identités acoustiques à décrypter. C’est pourquoi la découverte en Basse-Californie n’est pas simplement une observation chanceuse, mais une véritable pièce manquante de la biologie des cétacés.
Parce que cette découverte est aussi importante pour la conservation
Observer une espèce vivante, c'est enfin comprendre son comportement, ses interactions sociales, sa coloration réelle, ses cicatrices, sa structure corporelle. Et surtout, cela signifie pouvoir identifier les zones dans lesquelles il vit réellement et qui sont essentielles à sa protection.
Les baleines à bec sont particulièrement sensibles au bruit, aux sonars militaires et aux explosions sous-marines utilisées pour l'exploration géologique. Savoir où ils se trouvent est le seul moyen de réduire les risques. Maintenant que les chercheurs ont confirmé que BW43 appartient au mésoplodon de Nishiwaki, il sera possible de cartographier l'espèce même sans la voir, grâce à des hydrophones répartis dans diverses zones de l'océan.
Les scientifiques le disent depuis des années : l’océan cache encore plus de mystères qu’on ne peut l’imaginer. Le mésoplodon de Nishiwaki en est littéralement la preuve vivante. Et peut-être qu'après cette première observation historique, nous commencerons enfin à vraiment connaître ce cétacé qui, depuis plus d'un demi-siècle, n'existe que comme une ombre sur les plages et comme un nom dans un vieil article scientifique.
Source : Science des mammifères marins
