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L'énorme projet égyptien de culture de tomates dans le désert inquiète l'Italie (et le sujet est parvenu au Parlement)

Une rivière artificielle de 112 kilomètres de long dans le désert égyptien, des millions d'hectares à cultiver et une vague d'exportations vers l'Europe : le projet Nouveau Delta inquiète la chaîne d'approvisionnement italienne en tomates et une question parlementaire a été déposée

Un canal artificiel de plus de 100 kilomètres de long, plus d'un million d'hectares à conquérir sur le désert et un objectif ambitieux : transformer l'Égypte en une puissance d'exportation agroalimentaire. Il s’appelle le Projet Nouveau Delta et constitue l’un des plans d’expansion agricole les plus impressionnants jamais lancés sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sisi. La chaîne d’approvisionnement industrielle italienne en tomates regarde avec une inquiétude croissante ce qui se passe au-delà de la Méditerranée.

Qu'est-ce que le nouveau projet Delta

Tout d’abord, une précision : le projet ne concerne pas exclusivement les tomates. Il s’agit d’un vaste plan de reconversion agricole des zones désertiques à l’ouest du delta du Nil, construit autour d’un système d’infrastructures hydrauliques qui canalise les eaux de drainage agricoles traitées et réutilisées vers de nouvelles surfaces cultivables. Les cultures prévues vont du blé au maïs, de la betterave sucrière aux légumes et parmi ces derniers il y a aussi la tomate industrielle. Les objectifs affichés par le gouvernement égyptien sont au nombre de deux : accroître l'autosuffisance alimentaire du pays et renforcer les exportations vers l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique.

Nous avions déjà parlé de ce projet ambitieux ici sur GreenMe : le Nouveau Delta est un canal artificiel de 112 kilomètres qui promet de transformer environ 9 200 kilomètres carrés de désert en terres arables, grâce à une colossale station de pompage à Al-Hamam capable de traiter et de distribuer chaque jour 7,5 millions de mètres cubes d'eau provenant des aquifères souterrains, du drainage agricole et des eaux de surface. Un travail d'une ampleur impressionnante, mais que les experts regardent d'un œil critique : le détournement massif de l'eau pourrait altérer des écosystèmes fragiles, la gestion des sels et des contaminants dans les sols irrigués reste un défi ouvert, et la création de monocultures extensives en milieu désertique expose l'ensemble de la production à des risques élevés de maladies et de perte de biodiversité.

« Nouveau Delta » : l'Egypte défie le désert avec la construction du plus grand fleuve artificiel du monde

Parce que l'Italie est inquiète

L’Italie n’est pas n’importe quel observateur dans cette histoire. C'est le deuxième transformateur de tomates au monde après les Etats-Unis et le premier exportateur européen de produits dérivés, avec une chaîne d'approvisionnement valant environ 5,5 milliards d'euros et qui dépend des exportations pour plus de la moitié de son chiffre d'affaires. Mais il n'y a pas que les tomates en purée et pelées que l'on trouve dans les rayons : une part importante concerne des produits semi-finis comme les concentrés, la pulpe et les fonds de pizza, ingrédients destinés principalement à l'industrie alimentaire d'Europe du Nord. Et c’est précisément là que pourrait s’ouvrir le véritable match compétitif.

Les signes avant-coureurs ne manquent pas. Selon les données d'Eurostat, au cours des derniers mois de 2025, les exportations de dérivés de tomates de l'Égypte vers l'Union européenne auraient augmenté de 88 % en six mois. Un chiffre à lire avec prudence – il peut dépendre d'un point de départ limité ou de dynamiques saisonnières – mais qui indique néanmoins une direction précise.

La question a également été portée à l'attention du Parlement italien : Mirco Carloni, président de la Commission Agriculture de la Chambre, a posé une question aux ministres Lollobrigida et Schillaci pour savoir quelles initiatives le gouvernement envisage d'adopter pour protéger la chaîne d'approvisionnement industrielle en tomates, face à la concurrence égyptienne croissante.

La question, également saluée par l'Anicav (Association nationale des conservateurs d'aliments végétaux), met en avant les risques liés à la forte augmentation des exportations, à l'utilisation de pesticides non autorisés en Europe et à des pratiques de travail non alignées sur les normes européennes.

Deux poids et deux mesures

Le problème n’est pas la concurrence elle-même, qui fait partie des règles du marché. Le problème est la concurrence déloyale. L’Égypte peut compter sur des coûts de main-d’œuvre inférieurs, moins de contraintes environnementales, des politiques énergétiques favorables et des normes phytosanitaires différentes de celles de l’Europe. Certaines associations industrielles italiennes ont soulevé la question de l'utilisation possible de pesticides interdits dans l'UE, même si pour le moment il n'y a pas de notifications officielles du système d'alerte européen qui constituent des irrégularités systémiques.

C'est ce que les experts appellent « des règles du jeu équitables » : est-il juste de rivaliser sur un même marché avec des règles sociales et environnementales profondément différentes ? C'est une question qui ne concerne pas seulement la tomate, mais l'ensemble du modèle agricole européen.

Le risque concret pour les agriculteurs italiens

Le danger le plus immédiat est de ne pas voir les rayons italiens envahis par les pâtisseries égyptiennes, les consommateurs italiens restant en effet très attachés à l'origine nationale du produit. Le risque réel est plus subtil : pression à la baisse sur les prix des produits semi-finis, réduction des marges des industries de transformation, perte progressive de parts de marché sur les marchés d'Europe du Nord.

Il y a ensuite une question qui dépasse la concurrence commerciale. L’agriculture intensive dans le désert utilisant les eaux de drainage traitées est-elle un choix durable à long terme ? Dans un bassin comme le Nil, déjà soumis à une pression d’eau croissante, l’expansion agricole dans les zones arides soulève de sérieuses questions sur la consommation d’eau, la qualité des sols et la résilience climatique.

Pour l’Italie, la réponse à tout cela ne peut pas être uniquement défensive. Nous avons besoin de contrôles rigoureux sur les importations, de transparence sur les normes de production, de politiques européennes cohérentes en matière d’environnement et de concurrence, et surtout d’une capacité à communiquer la valeur réelle d’une chaîne d’approvisionnement axée sur la qualité, la traçabilité et la durabilité.

Sources : Anicav / Gouvernement égyptien

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