Nestlé en procès en France : derrière ses eaux minérales, des décennies de décharges illégales de bouteilles en plastique (et plus)
Le géant des eaux minérales Nestlé Water s'est retrouvé devant le tribunal correctionnel de Nancy pour avoir abandonné des centaines de milliers de mètres cubes de déchets plastiques dans les Vosges, polluant les sols et les nappes phréatiques avec des niveaux de microplastiques définis comme « incommensurables ».
Imaginez-vous aller cueillir des champignons dans les bois et vous enfoncer soudain dans une fosse pleine de plastique. C'est ce qui est arrivé en 2008 à une femme marchant sur un terrain appartenant à Nestlé Waters près de Vittel, en France. Cette découverte fortuite a donné le coup d’envoi d’une longue bataille qui, près de vingt ans plus tard, a amené le géant suisse des eaux minérales devant le tribunal pénal.
Depuis le 23 mars 2026, Nestlé Waters Supply Est – la filiale française du groupe – est jugée devant le tribunal judiciaire de Nancy. Les accusations sont graves : gestion illégale de déchets, abandon de substances polluantes, dommages importants à l'environnement et surtout rejet de substances nocives dans les eaux souterraines avec des effets sur la santé humaine, la flore et la faune.
L'enquête, qui a duré trois ans et a été rassemblée dans un dossier de plus de 2 000 pages, a mis en lumière une réalité que beaucoup de Vosgiens connaissaient mais qui, selon les habitants eux-mêmes, était entourée d'un « vrai silence ».
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470 000 mètres cubes de déchets enfouis
Sur un terrain appartenant à Nestlé, soit plus de 3 000 hectares dans le bassin versant qui alimente les sources de Vittel, Contrex et Hépar, les inspecteurs ont identifié quatre principaux sites de stockage illégal : Saint-Ouen-lès-Parey, They-sous-Montfort, Contrexéville et Crainvilliers. Au total, nous parlons de 470 000 mètres cubes de déchets, dont du plastique, du verre et des matériaux de démolition.
Rien que sur le site de They-sous-Montfort, il y a l'équivalent de 27 piscines olympiques de déchets : 100 100 mètres cubes, dont 42 400 uniquement en plastique. De grands arbres poussaient désormais sur les tas de déchets, mais la stabilité du sol n'était qu'apparente, à tel point que marcher dessus risquait de s'enfoncer brusquement dans une fosse pleine de plastique.
Le problème des microplastiques
Les données les plus alarmantes concernent la pollution microplastique dans l’eau. Les laboratoires indépendants mandatés par les enquêteurs ont détecté des niveaux très inquiétants : autour de la décharge de They-sous-Montfort, les concentrations de microplastiques dans un puits étaient près de 7 000 fois supérieures à la normale. Mais c'est le parquet de Nancy qui utilise les mots les plus durs, parlant d'une pollution « d'une ampleur incommensurable », avec des niveaux « exorbitants » dans les sources Hépar et Contrex : jusqu'à 1,3 million de fois supérieures à celles détectées dans la Seine.
Même ce qu'a déclaré l'Office français de la biodiversité ne laisse aucun doute : des concentrations aussi élevées de microplastiques dans l'eau « ne peuvent avoir que des effets nocifs » sur l'eau, la faune, la flore et la santé humaine.
Des décennies de silence
Ce qui ressort de l’enquête est une histoire d’omissions, de pressions et de connivence. Nestlé affirme que les décharges datent d'avant 1992, lorsqu'elle a acquis des marques locales et que la législation sur les déchets était quasiment inexistante. Mais les autorités ont découvert que l'entreprise était au courant de ces décharges depuis au moins 2015 et ce n'est qu'en 2021 – sous la pression de l'attention médiatique – qu'elle a entamé des procédures de régularisation.
Entre-temps, ceux qui avaient tenté de dénoncer en avaient payé le prix. Un agriculteur qui emmenait des journalistes dans des décharges a été poursuivi en justice par Nestlé pour intrusion. Un médecin à la retraite, fondateur du collectif Eau 88, a dû être protégé par la gendarmerie après qu'une tentative d'incendie à son domicile ait été organisée, lors d'un chat WhatsApp.
Parmi les parties civiles figuraient France Nature Environnement, la ligue pour la protection des oiseaux (Oiseaux Nature), l'Association pour la protection des vallées et l'UFC-Que Choisir. Le maire de Saint-Ouen-lès-Parey – seule commune du secteur qui, selon l'enquête, ne bénéficie ni d'impôts ni de subventions de Nestlé – a également déposé plainte au nom de sa commune.
La réponse de Nestlé
Le groupe suisse conteste ces accusations. Ses avocats ont déjà obtenu, le jour même de l'ouverture du procès, l'annulation de certaines perquisitions pour vices de procédure. La communication de l'entreprise indique que 7 des 9 sites identifiés ont déjà été récupérés et remis à leur état naturel, et remet en question la fiabilité des analyses sur les microplastiques, affirmant que les échantillons pourraient avoir été contaminés lors de la procédure de collecte et de conservation.
Une porte-parole de Nestlé Waters France a déclaré :
Aujourd'hui, la majorité des sites ont déjà été assainis par Nestlé Waters et nous attendons les retours des autorités environnementales pour préciser la meilleure option de gestion pour les sites restants. Aucun rejet de déchets n’a été réalisé par Nestlé Waters entre 2021 et 2024.
Sources : Le Monde/Reporterre/Nestlé
